Qui met l'eau à la bouche.
La brasserie est baignée de lumière, éclairée par un soleil glacial. Et cet oxymore n’est pas qu’une petite figure de style visant juste à faire jolie. Ou érudit. Jamais de la vie. Il est encore moins un simple euphémisme. Cet oxymore est l’opposé de la poésie. Il est la stricte vérité ou la triste réalité : malgré sa présence, ce cercle jaune tout là-haut, à 8 minutes-lumière de la terre, ou autrement dit, à 150 millions de kilomètres, semble en pause. Ou en panne. Ou encore, dans l’indifférence la plus totale de ce qu’il se passe en bas. Il ne fait même pas mine de réchauffer l’ambiance de ses longs doigts d’or. Même pas genre. Ce vulgaire rond, actuellement inutile dans le ciel, n’a pas l’air de se préoccuper de l’humanité… ni de la jeune femme assise en terrasse qui fait partie de cette humanité oubliée. Regardée de haut. Snobée. Et sans surprise, cette jeune femme est gelée. Congelée. Seule face à une tasse vide posée sur une table semblable aux autres, carrée et bancale. La jeune femme en question, c’est elle. D’ailleurs, jusqu’à nouvel ordre, elle s’appellera « Elle ».
Telle une montre usée par le temps, le soleil est donc déréglé. Et pour ne rien arranger à la situation, le vent, lui, est déchainé. Comme s’il voulait éventrer l’instant. Le déranger, l’accélérer, l’abréger. Ou l’effacer. Elle comprend. Dieu sait qu’elle comprend ! Installée dans ce café sans café, sans aucune chaleur malgré ce mois de mai, sans visage en face du sien à aimer et sans rêve d’enfant réalisé, Elle a bien envie de se soustraire, elle aussi, à ce présent. Si prévisible, si dépassé, si lent… Silence. Un métro passe, à défaut d’un ange. La table tremble, comme ses mains. Elle sursaute soudain : d’un geste brusque et d’un sourire commercial, le serveur claque la note sur la table. Et ironiquement, pour cette inconnue qui ne semble n’avoir rien, l’addition est bien salée. Sans broncher, Elle encaisse ou plutôt elle paye. Dieu sait qu’elle paye. Sa lâcheté, son incapacité à lâcher-prise ou l’emprise de la passivité sur ses épaules pourtant bien larges, sur ses ambitions pourtant bien barges. Voilà donc où elle en est ce 4 mai 2017, celle née un 16 janvier 1987. Voilà où elle en est, 30 ans plus tard, malgré ses forces décuplées de Capricorne buté : place Pigalle, à la terrasse d'un café dont le nom, Les Vedettes, ne semble pas d'actualité ni même prémonitoire. A la ramasse, à l’arrêt. Jambes et bras croisés, cheveux et pensées emmêlés. Les lèvres bleues, le visage blanc et les mains rouges. Bleu blanc rouge. Et ça fait 5 ans que cette étrangère est là, noyée dans l'anonymat, à Paris ou à cette terrasse. A dépenser des pensées qui la dépassent. Et sur cette assonance, un second métro passe. Toujours pas d’ange dans les parages. Agacée et glacée, Elle pose le stylo qu’elle triturait entre ses doigts et allume non sans mal une clope mentholée. Celle qu’elle fume seulement quand son âme n’est pas en paix. Quand ce bout d’elle, qui pèse pourtant quelques grammes, frôle le bitume de trop près.
Le temps a beau passer, il ne change pas pour autant : la vie, les gens, les secondes. Preuve en est, même si le vent gifle son visage, Elle reste figée et impassible, bien que furibonde, à cette table. La main dans sa longue tignasse blonde, la bouche rouge vermeille, les yeux noirs encerclés de lunettes rondes vintage, Elle sait très bien de quoi elle a l’air. D’une parisienne sans surprise dont même les touches de folie paraissent attendues et codifiées. Son tatouage plume sur son bras blanc, pourtant récent, ne l’a fait même plus mousser. Qu’il est démodé d’être à la mode, qu’il est étouffant d’être dans l’air du temps. Souffle coupé. Mais être sous influence est aussi inévitable que décevant. Soupir. Oui, d’un œil extérieur, la jeune femme sait pertinemment qu’elle parait plutôt normale. Seine et stable. Et qu’elle a même la chance, malgré sa maladresse, d’avoir hérité d’une certaine élégance. Celle qui va avec la finesse de son corps et elle espère, de son esprit. Celle qui va avec l’éloquence de sa poésie mais aussi avec la longueur de ses jambes, lui donnant souvent deux coups d’avance sur la connerie. 1m76, 90C, 58 kilos pour faire plus ample connaissance avec Elle, même si ces informations peuvent sembler sans importance. Insignifiantes. Bien que cette inconnue ne soit pas 0 défaut car elle a une dizaine d’imperfections physiques qu’elle essaye encore d’accepter : long menton d’ancienne prognathe, cicatrice sur la joue, sillons nasogéniens asymétriques, peau réactive... (elle a tout sauf un physique d’actrice TV). Bien que les chiffres ne lui ressemblent pas. Elle, ce sont plutôt les lettres, les mots, les procédés littéraires comme vous avez pu le constater, d’oxymore en assonance et d’assonance en anaphore. Elle c’est plutôt l’écriture. D’où cette plume noire sous sa peau diaphane, jeune et vieille à la fois. D’où son bac littéraire arraché, en retard, avec les dents et son métier de journaliste société-culture depuis 5 ans. D’où ce carnet aux pages volantes sur lequel elle note une fourmilière d’idées inédites, parfois idiotes, qui finissent toutes par devenir familières.
Cependant, cette étrangère ne se représente pas si facilement. Elle ne se divise pas en adjectifs et n’est pas seulement la somme de ces derniers. Si au premier regard, Elle s’avère sage, inerte et calme, elle ne l’est absolument pas. Ses pensées fusent, ses mâchoires se contractent, son cœur bat la chamade et ses poings se serrent sous la table. Elle a le feu au fond des yeux et au bout des 10 doigts. Ce feu qui emmerde la demi-mesure, le juste milieu, les faux-semblants, l’entre-deux. Tous ces mots composés… de tiédeur et de convenance qui plient sous le leurre de l’apparence. Et derrière sa timidité qui sévit par intermittence, elle a une assurance encore plus grande. Encore plus puissante. Elle sait. Elle sait qu’elle va essayer de tenir les promesses du passé pour davantage apprécier respirer. Pour mettre un pas devant l’autre sans que cela ne manque de piment. De sel. Et de sens. Elle sait qu’elle va essayer de trouver sa place dans l’espace ou l’espace d’une place grâce, qui sait, au charme de ses chiasmes, afin de transformer son quotidien. Un quotidien qu’elle trouve, pendant les mauvais jours, médiocre, insipide, quelconque, modique. Atone. Au point que ce dernier semble parfois excéder les 10 tonnes. Affaissant ses épaules, aplatissant ses idéaux.
Mais comme toutes les plus grandes révoltes, celle-ci nait en toute intimité. Elle nait en profondeur et se développe en silence, sous l’air désinvolte de l’innocence. Et sans même qu’elle s’en rende compte, sa silhouette se redresse sur sa chaise. Son dos n’est plus courbé. La jeune femme a le menton et les yeux relevés, prête à se révéler, malgré son côté réservé. Elle est en train de modifier sa position actuelle et en conséquent, sa trajectoire. Les projections de son futur ont l’air de changer de trottoir. De tournure. Mais surtout de portée. Oui, incessamment sous peu, Elle façonnera sa chance sur mesure, sans demander la moindre bénédiction au système. Au fond, elle a déjà commencé : elle a démissionné. Ou pour être plus exacte, elle a signé une rupture conventionnelle. Elle a secoué sa passivité, l’a sorti d’un lourd sommeil. Sur cette chaise, elle ne fait donc que continuer le process. Elle est mentalement en train de se déformer pour ne plus rentrer dans le moule de la société. Pour ne plus être influencée par un effet de masse ou un effet de mode. Elle est en train de se dé-formater, de se déprogrammer. Comme une émission TV. Quitte à ne plus savoir comment exister ni comment gérer ce qui vient après. Après le changement, à la fin de la publicité. Peu importe, le schéma traditionnel est terminé et sa liberté ne fait que commencer. A cette terrasse, cette inconnue qui est de moins en moins étrangère, ne pense plus des pensées qui la dépassent. Elle est à la hauteur… de ses ambitions. Surtout, elle passe à l’action : elle a un projet, un rêve avec une date d’expiration. Elle a une volonté et une destination. Et un jour, elle y arrivera. A ce point culminant, ce nirvana, cette autre dimension.
Un jour, toutes les ombres qui seront passées devant Elle, sans prêter attention à l’étincelle de ses yeux, apprendront qu’elle n’est pas une nana classique, discrète et résignée, se contentant de tuer l’instant puis celui d’après, à la terrasse d’un café. Ils apprendront surtout qui elle est : une enragée, une acharnée, une effrontée, une affamée avec un tempérament bien affirmé, une légère timidité n’empêchant pas d’avoir une forte identité. Une passionnée hypersensible et hyper-solide, les deux n’étant donc pas antinomiques, qui a un rêve bien corsé et un prénom bien porté : Elle s’appelle Chloé.
Chapitre 2, dimanche 15 janvier à 18h.