3. Montmartre

Qui la fait buter.

A 30 ans et 18 heures
12 min ⋅ 22/01/2023

             Chloé déverrouille la porte, signe que ses deux colocataires ne sont pas encore rentrés. Elle entame alors ce qu’elle aime nommer la grande traversée : couloir, salle de bain et la voici dans sa chambre qui s’apparente à une planque, une pièce secrète... si on fait abstraction du parquet qui craque à chacun de ses gestes. Sur ses murs blancs, parfaits pour des selfies Instagram, seuls deux tableaux sont accrochés, des peintures de sa mère. En les regardant, elle se demande si l’amour de l’art est héréditaire ou si celui-ci est trop viscéral pour être une simple histoire de gènes ? Elle opterait pour la seconde option. Entre ses deux tableaux, si on observe bien, il y en a comme un troisième : une grande fenêtre qui donne, à condition de se pencher à l’extrême, sur une mini tour Eiffel. Mais ce qu’elle préfère ce n’est pas cette vue symbolique et romantique, c’est le lierre qui recouvre presque entièrement sa fenêtre. Ce qui renforce son impression de dormir dans une cabane, une cachette d’enfant. A l’abri des regards et des déboires de la frénésie. Et cette sérénité détone avec sa vie d’avant, explosive et agitée car soumise aux aléas des sentiments ou plus précisément, aux humeurs de son ex-moitié. Noré. Le fameux responsable de son cœur brisé, de son déménagement précipité et de ses valises mal rangées. Mais heureusement qu'elle s'est sauvée, en une douche et une matinée ! Elle ne regrette rien car elle se souvient de tout. Surtout de cette ancienne vie à deux conditionnée et dictée par une seule personne qui prenait bien de l’espace avec son mètre 95, sa voix grave, son flux ininterrompu de paroles crues, ses blessures du passé, ses angoisses du futur et son incapacité à conjuguer ça au présent. Dans ce bordel pas si joyeux, elle avait fini par y perdre sa spontanéité. Son humour. Sa lumière. Pourtant, cet homme dont Chloé parle, elle l’a aimé avec fulgurance et même virulence. Jusqu’à l’épuisement, jusqu’à biaiser l’entendement. Cet homme qui, pour sa défense, a une quantité indécente de qualités sauf celle d’avouer ses défauts. Mais, comme pour son père, elle y reviendra plus tard dans l’histoire : Noré mérite son chapitre ou son paragraphe. Chaque chose en son temps, étape par étape.  

          Chloé se déshabille vitesse grand V, comme pour s’arracher des bras froids du passé. Elle jette sans ménagement sac, trench et clés sur le lit avant de suivre le mouvement, en veillant à laisser dépasser ses talons hauts du matelas. Puis, avec une souplesse contestable, elle se tord pour attraper du bout des doigts le cadeau de ses 30 ans, posé sur sa table de chevet. Un Mac book pro qui est bien plus que cela : un symbole, un instrument, un outil de travail pour écrire ce fameux roman, une preuve irréfutable que sa famille croit en elle… ou en un bébé-potentiel coincé entre son pouce et son index. Alors, quant à l’aide de son majeur, la jeune femme allume l’écran de ce rectangle, elle a enfin la sensation d’avoir du cran. Celui de faire un doigt d’honneur à ses paralysantes pensées et à sa piteuse passivité, qui l’ont cloué des heures, pour ne pas dire des années, à ce maudit café. Celui de ne plus regarder ses pieds mais son rêve bien en face avec les yeux plissés d’une gamine déterminée. Elle autorise enfin ce rêve XXL de quitter la nuit, l’imaginaire et le conditionnel. Avec ou sans succès, elle en fait enfin l’essai. Et comme au rugby, elle espère le transformer. Cet essai. Alors, dans un silence religieux, Chloé ouvre Word. Elle lève enfin les yeux… et son petit doigt. Avant qu’il ne devienne trop vieux pour ça. 

          Une demi-heure plus tard, la meuf a encore le petit doigt figé en l’air. Son visage, lui, est devenu livide comme vidée d’oxygène. Chloé a du mal à respirer, si peu inspirée. Elle ne sait pas comment commencer. Elle ne sait pas comment formuler, structurer et ranger ce qui boue en elle. Comment commence-t-on un livre ? Comment décrit-on l’invisible ? Comment décrypte-t-on des ressentis non-tangibles ? Comment les fait-on rentrer dans des chapitres ? Trente-cinq minutes maintenant qu’elle se pose ces questions. Résultat : la page est blanche comme neige, désespérément vierge. Pas de coup de génie, pas même pas un titre. Walou, zebi, nada. Niet popov même, comme dirait sa famille Ivastchenko. Résultat : celle qui ne sait apparemment plus associer des lettres entre elles est ironiquement proche d’un AVC. De rage, la jeune femme referme brutalement l’écran mais l’embarque quand même sous son bras, histoire d’adoucir sa fuite et de ne pas trop distancer son rêve. Elle ère comme ça de sa chambre au salon, avec la familière et désagréable impression de faire marche-arrière ou de tourner en rond. Encore. Puis elle traine sa déception du salon à la cuisine et elle sent l’inspiration qui décline. Qui s’incline. Au point d’en mordre la poussière. Elle pose alors ce bout de fer glacé sur le comptoir et se sert à boire. Un grand verre de vin rouge, comme dans les films. Même si on est bien loin du 7ème art et de ses scénarios romanesques. Rocambolesques. A l’heure actuelle, sans boulot et sans mec, cette paria de la société a le nez dans la réalité, comme dans la merde. Qu’elle le veuille ou non, elle en connait ses conditions, sa lenteur, sa complexité. Mais elle ne va pas en faire tout un cinéma ! Vous vous souvenez, elle a tout sauf le physique d’une actrice. Et puis, elle s'interdit les scènes inutiles ou les larmes de crocodile. Surtout que, sans déconner, la chaleur du liquide alcoolisé semble faire, peu à peu, effet : elle décoince les mots étriqués de sa gorge serrée, comme s’ils étaient de vilaines arrêtes. Dans son élan, Chloé se connecte à You Tube pour lancer sa chanson du moment, « Thank God » de Rilès. Aux premières notes, elle lève son verre au-dessus d’elle et comme dans la rue, la jeune pousse tournoie sur elle-même. Autant danser avec cette fâcheuse impression de stagner comme de la crasse flottant à la surface d'un bain moussant. Autant danser avec ses innombrables questions et ses démons infréquentables aux airs d'ange. Et ça marche ! Plus elle monte le son, plus elle démonte la pression. Et alors que la nuit tombe doucement, là voilà qui gigote furieusement, seule, dans son appartement en scandant cette vérité : « Thank God, I can breathe, I can be what they can’t buy ». Elle a toujours été ainsi : réservée, pudique, un peu timide, certes, mais surtout spontanée, atypique, insaisissable, sauvage, indomptable. Libre d’être authentique, même dans le monde surfait et codifié du travail, même dans cette cage dorée qui ne satisfait, selon elle, que des ambitions dénuées d'indépendance et de courage, souvent écrasées sous un plafond de verre. Une cage dorée qui ne satisfait que des égos surdimensionnés en manque d’imagination, régulièrement bernés par des mirages. A ce stade d’autosatisfaction, Chloé entame la danse des épaules. Pour un contrat, un salaire ou une promotion, elle est fière de ne s’être jamais rabaissée à la facilité de l’hypocrisie, celle qui fait pourtant sa loi dans la plupart des open-space, celle qui pollue l'air, colonise l'espace, le ferme ou le referme sur des gens pris en CDI comme dans un piège. Elle, elle ose dire la vérité, ailleurs que devant la machine à café, autrement que derrière le dos des concernés. Elle, elle ose risquer sa place car sa place n'est pas là où est le mensonge. Les basses ambitions, les mauvaises intentions. Elle ne le sera jamais. Elle, elle ose dire « non » à des gens qui se pensent bêtement tout permis parce qu'ils sont au-dessus dans la hiérarchie. Car, encore une fois, qui dit « timide » ne dit pas « faible », qui dit « sensible » ne dit pas « fragile », qui dit « douce » ne dit pas « sans caractère ». Bien au contraire. Que ça soit enregistré dans toutes les têtes. Alors, la jeune femme met un point d’honneur à respecter sa personnalité bien affirmée. Ses principes bien définis. A grandir dans les règles de l’art. Mais Dieu sait que ça lui cause des emmerdes au travail ! Si sa mère était là, dans la pièce, elle ne pourrait s’empêcher de lever les yeux au ciel mais elle ne pourrait s’empêcher, surtout, de soutenir l'éthique de sa fille. En chaloupant, Chloé éclate de rire. Elle préfère de loin l’estime de Yana que de prospérer dans un CDI stérile, même si le CDI est en voie de disparition dans le journalisme, même si on lui propose un zéro en plus sur son salaire. La jeune femme ne veut absolument pas devenir une pâle copie, un énième exemplaire dont le seul souci est de faire carrière à tout prix. Elle ne veut pas devenir un numéro sans nom, une pétasse sans cœur, une personne sans éthique ni prétention. C’est non-négociable. Soit Chloé gagne la partie à la loyale, avec panache et éclat, soit elle perd la manche et tout ce qu’elle a. Pour autant, elle reste sereine et confiante car elle a l’intime pressentiment que c’est ici et maintenant, dans les pièces de cet appartement, qu’elle écrira son premier roman. 

          En fredonnant, la jeune femme retourne de la cuisine au salon. Son verre à moitié plein, elle pose son front contre la fenêtre. Elle reprend son souffle et ses esprits. Ses yeux se posent lentement sur la rue des Martyrs puis sur celle d’Orsel. Des rues qu’elle arpente depuis déjà 9 mois : boulangerie pastel à l’angle, Michou, boutiques indépendantes, théâtre de l’atelier, mur des « je t’aime », Moulin rouge, place des Abbesses, place du Tertre… Un joli quartier surplombé et protégé par la pureté du Sacré-Cœur, une voisine d’une indéniable beauté, d’une agaçante élégance et d’une énergie bienveillante. Incontestablement, ici flotte une âme d’artiste d’une incroyable contenance, un parfum poétique d’une sublime extravagance et un karma d’une grande puissance. Telles des invitations à flâner, photographier, imaginer, rêver et surtout créer. Et entre les écrivains, les dessinateurs, les musiciens, les danseurs, les peintres, les photographes, les grapheurs (souvent serveurs à côté), Chloé se sent à sa place. Place du tertre. Comme eux, elle aime insuffler du mystique au quotidien, elle aime en être. Comme eux, elle s’est appropriée les lieux : Abbesses est sa récréation, le café en bas de chez elle son espace de travail, le Sacré-Cœur son jardin, le Chat Noir son porte-bonheur, Michou son ange-gardien, Pigalle et le Moulin rouge, les post-it de ses désirs, Le Carmen, La Machine, Le Bus ou encore Le Divan du monde, les exutoires de ses frustrations qui s’évanouissent dans le son, la boisson et le noir. Un arrondissement qui lui a inspiré un texte posté sur son compte Instagram s’intitulant bykhloya. « Khloya » se prononçant « Rloya » et signifiant simplement « Chloé » en Russe. Et attention les yeux, sur ce réseau social, elle utilise le "Je" et elle n’a pas tout à fait le même langage, la même écriture, celle-ci est plus musclée et plus crue :   

 « Au début, ce n’était qu’une simple rue sous mes yeux. Avec une pharmacie, une boulangerie et un mec en bleu (Michou). Rue des Martyrs, point à la ligne. Et puis, au fil des mois, c’est devenu mon quartier. J’ai commencé à reconnaître les sourires des commerçants et des habitués, à flairer les touristes de passage pour une courte durée. J’ai fini par connaître les bonnes adresses ou les bons plans, à ne plus me perdre sans GPS au bout de 3 tournants. J’ai pris mes aises dans les bars d’Abbesses et mes marques dans les bras de Pigalle. Celle qui inspire tant d’artistes, celle qui pue le sexe, la folie et la fête, celle qui défonce la vie. Même si, pour ceux qui la connaissent bien, Pigalle n’est pas qu’un tapin qui deal son âme et vend son cul à Clichy, pas qu’une te-pu sans vertu qui tourne mal et qu’on oublie. Trop facile, trop fatale, trop cliché. En vrai, Pigalle est une meuf bien, même romantique, une idéaliste parfois dans l’pétrin, qui veut être blanche comme le Sacré-Cœur et non rouge de honte comme ce moulin. À vent ou à paroles. En vrai, elle est libre et brutale, ivre mais loyale, artiste et audacieuse, sensible mais courageuse. Avec ou sans alcool. Alors, très vite, je me suis attachée à elle, très vite je me suis retrouvée en ses rêves, ses cauchemars, ses colères et son art. Je comprends et partage sa cadence effrénée, son urgence d’essayer, sa rage de vivre sans jamais ravaler sa fierté ni cracher sur sa poésie. Je comprends et partage son esprit de rébellion ou de contradiction, son besoin viscéral de risques et de transgressions. La tête haute, elle assume, use et ose, elle défend son indépendance, son intégrité, elle se dope aux romances tourmentées. Non pas comme une salope qui se soumet, j’insiste, mais telle une martyre qui se révolte et gagne l’estime. Oui, cette rue est devenue mon quartier comme un inconnu devient familier. Et c’est fou comme le temps change la donne, sans jamais reprendre ce qu’il apprend aux Hommes ». 

          Sans hésitation, Chloé est au bon endroit pour essayer. Créer. Pour apporter sa pierre à l’édifice, pour tremper sa plume dans l’encrier et noircir le papier (pas le tableau), en espérant que Pôle Emploi ne lui coupe pas l’herbe sous le pied. Oui, pierre, feuille, ciseaux. Un jeu d’enfant qui, à l’âge adulte, peut devenir dangereux. Mais peu importe. La jeune femme s’est promis de devenir écrivain, elle ne peut pas manquer de respect au pacte qu’elle a passé avec elle-même. Et le temps file si vite qu’elle n’a plus le temps de se défiler. C’est décidé. A coup de procédés littéraires et de rimes, Chloé défiera la voie de la facilité. Elle s’arrachera à son séduisant marasme et à ses délicieuses abymes. Sinon, elle restera dans un présent qui ne la représente pas. Qui ne reflétera qu’un portrait imparfait, inexacte, voir même étranger de ses traits qui ont la chance d’être encore intacts. Et tant pis si pour certains elle n'est qu'une caricature, qu'une énième personne de plus à écrire à Montmartre. Elle leur montrera, de page en page, d'Abbesses à Pigalle, de bars guindés aux bars à chicha, qu'elle n'est pas que ça. Mais bien plus. Elle dépassera ce cliché. Cet arrondissement. Elle dépassera ses limites. Et si possible, les frontières. Revigorée, la jeune pousse ouvre la fenêtre et le vent s’engouffre aussitôt dans la pièce. Comme s’il voulait non plus fuir ou effacer l’instant mais la pousser vers l’avant. Lui refiler la fraicheur de son énergie, l’énergie de son souffle et le souffle d’une métamorphose. Comme s’il sentait sa révolution intérieure et qu’il lui murmurait son approbation : il est enfin l’heure que Chloé accepte le rôle de l’héroïne, malgré sa peur d’être au centre de l’attention, malgré sa pudeur, sa discrétion, ses complexes et ses hésitations. Plantée dans son salon, au bord de sa fenêtre, ses cheveux clairs se mettent alors à voler devant ses yeux sombres et à effleurer son visage qui a retrouvé ses couleurs. Sans s'envoyer des fleurs, la jeune pousse se prend pour Rose (dans Titanic) ou Pocahontas mais le message est passé. La caresse aussi. Alors, dans le sens du vent, elle tourne les talons. L'écrivain en herbe se sent prêt à se confronter une nouvelle fois à cette page blanche. C’est le moment de rédiger son futur et en conséquent, de proclamer avec ce présent, une nette rupture. 

Chapitre 4, dimanche 29 janvier à 18h.

A 30 ans et 18 heures

Par Chloé Ivastchenko

Journaliste polyvalente multimédia depuis 2012.

Passée par L’express, Grazia, Webedia, Putsch.

L’encre est ma salive.