Qui éclot.
« Jeune pousse » c’est ce que signifie son prénom grec. Et même si ses origines sont slaves, elle trouve que ça lui va plutôt bien. Elle se sent débutante. Fraiche. Sauvage. Naturelle. Vivante. Chaque jour qui passe, elle se voit grandir, comme si elle sortait peu à peu de terre, se rapprochait de la légèreté du ciel. En d’autres mots : Chloé éclot. Et les syllabes de son prénom prononcées en verlan gardent tout leur sens. Aussi petite qu’elle soit, la jeune pousse se sent au début de quelque chose de grand. Qui l’emmènera bien plus loin que Grenoble, la ville où elle a ouvert des yeux myopes, que Chambéry, où elle a poussé de traviole, que Lyon, où elle a étudié entre deux crises existentielles, ou encore bien plus loin que Paris, où elle bosse en dent de scie. Entre piges, chômage et journalisme. Entre loyers trop chers, CDI trop rare et rêve trop grand qui essaye de ne pas manquer d’air : devenir écrivain. Il est là le projet. Devenir écrivain. Devenir quelqu’un. Ou plutôt soi-même. Se réaliser et vivre selon ses propres règles et non celles du gouvernement. Celui qui suggère, sans gêne ni manière, une façon officielle de vivre : aller à l’école pour avoir son bac, avoir son bac pour retourner à l’école, travailler pour avoir un diplôme, avoir un diplôme pour travailler, travailler pour louer un logement, avoir un logement pour pouvoir travailler… et payer un loyer exorbitant qui dépasse l’entendement. Tout ceci pour rentrer dans une case étroite, d’espace et d’esprit, sans opposer de résistance et rentrer dans le système, sans poser de questions pourtant essentielles : Qui suis-je ? Qui aimerais-je devenir ? Que vais-je faire de ma vie ? A quoi rime cette succession de jours ? Quelle trace aimerais-je laisser ? Des interrogations qui finissent trop souvent au fond de la poubelle, jetées avant d’être utilisées, avortées avant même d’être conçues. Tout ceci pour éviter une introspection et une mise à nu qui pourraient déranger la tradition ou interroger la normalité. Tout ceci pour vivre comme tout le monde, suivre le rythme et les consignes, pour ne pas dormir sous un pont, quitte à gâcher une destinée, un don. Tout ceci pour louer un semblant de sécurité et une pseudo liberté pendant quelques congés payés. Tout ceci, ça ne fait pas rêver Chloé, c’est l’opposé de son plan A, c’est la fameuse face B, celle qu’elle n’écoutera jamais. Et elle le dit en anaphore pour mettre les points sur les « i » avec douceur et poésie.
Cette jeune pousse a soif de liberté. De sens. Et de différence. Ça lui bouffe le ventre telles des urgences. Alors pour celle qui a la fougue de l’impatience, c’est à la limite du supportable d’avoir quitté la terrasse de ce café seulement maintenant. A 18 heures et 30 ans. De tenter de tordre le cou à sa vie conventionnelle seulement maintenant. A 30 ans et 18 heures. Mais avant, Chloé n’était peut-être pas prête à faire autrement, elle était trop occupée à bien faire, à renforcer son propre caractère et à affiner son plan. Peut-être. Et puis, comme dirait sa babouchka (mamy) : « il y a des passages obligés, les choses arrivent quand elles doivent arriver ». Ce à quoi ajouterait sa mère, Yana : « rien n’arrive au hasard, tout a une signification tôt ou tard ». Même si elle est d’accord avec elles, son slogan est un tantinet différent : « Le plus grand risque est de n’en prendre aucun ». Elle se le répète tous les matins, entre son café et sa douche, et elle espère, un jour, que cette philosophie ne restera plus sur la touche. Elle espère avoir le courage de miser son âme sur la table et de remporter le butin : un grand dest.. Chloé a soudain la tête vide, le souffle coupé et le trench qui danse autour des hanches. Un taxi vient de la frôler en klaxonnant. Ni une ni deux, elle se force alors à ramasser ses pensées éparpillées sur les pavés et à activer la cadence pour traverser le boulevard Clichy en deux enjambées. Mais, même choquée, elle ne reste pas longtemps connectée à un réel qu’elle considère souvent sans grand intérêt. Son regard se détache du métro Pigalle pour s’attarder sur les fines lignes tracées à l’intérieur de sa main et aussitôt, elle repense en silence à cette évidence. Il est grand temps qu’elle emprunte son propre chemin. Un sourire franc se dessine alors sur sa petite bouche bien pleine mais ce demi-cercle est largement insuffisant pour transmettre l’intensité de ses intentions : écrire sans s’arrêter, avant que la nuit tombe. Marquer son temps, avant de finir dans la tombe. Déformer le conforme et la lune ronde. Et tout comme elle, sortir de l’ombre. Écrire et vivre à en perdre haleine, à en faire battre ses veines. Sans réfléchir, Chloé lève alors un bras vers le ciel comme si elle pouvait le saisir. C’est la libération de la joie, c’est la joie de la libération. Et comme ce chiasme, elle tournoie sur elle-même. Le vent, qui ne s’est toujours pas calmé, fait voler ses cheveux dorés et les pans de son trench blanc. Immaculé. Des passants l’observent mais fidèle à leur fonction, ils ne font que passer… à côté d’elle qui semble avoir perdu la raison mais surtout à côté de l’instant, qui parait tourner en rond alors qu’il est déterminant. D’un pas léger, elle s’éloigne de la pesanteur de ce café et se rapproche de sa rue qui porte un nom symbolique qu’elle a du mal à aimer, malgré sa notoriété : rue des Martyrs. Ce qu’elle n’est justement pas et ne sera jamais. Elle est tout sauf une nana qui accepte la fatalité de l’injustice sans se débattre, tout sauf une victime qui aime se donner en spectacle. Elle est une Capricorne, une guerrière, une activiste. Vous savez, une acharnée, une enragée, une effrontée, une affamée. Une passionnée affirmée, malgré sa timidité. Arrivée en bas de son immeuble, elle commence à monter ses quatre étages en jurant qu’elle ira bien plus haut. Avec ses jambes élancées ou même avec ses dents cassées, s’il le faut.
Chloé n’est cependant pas que passion. Et qu’ambition. Impossible de la présenter et de la cerner, dans toute sa rondeur, sans parler de sa douceur. C’est d’ailleurs souvent la première chose que les gens voient chez elle, avant même son regard noir, son étincelle. Qu’ils voient ou plutôt qu’ils ressentent. Souvent, son calme, sa discrétion, sa tendresse, sa bienveillance remplissent la pièce. A ce sujet, les gens la complimentent régulièrement. Mais la jeune femme pense parfois qu’elle n’y est pour rien. Elle est née comme ça, avec cette douceur inépuisable au fond d’elle. Dans sa voix, ses paroles, ses conseils et ses gestes. Quelque part, l’inverse de son père dont elle parlera plus tard. Chloé est spontanément douce. Réconfortante. Protectrice. Rassurante. Et plutôt solide. Car il faut être solide pour être doux au quotidien dans un monde si brutal, si violent et si injuste. Pour rester doux face à certaines personnes, dans certaines situations, certains jours. Ça demande beaucoup de sang-froid de garder la tête froide et le cœur chaud, de ne pas céder à la panique ni à la critique, de ne pas être submergé par ses émotions, surtout quand on est sensible. Ça demande beaucoup d’énergie de rester lucide, avec un esprit clair. De rester positif, avec des bras ouverts. De tendre la main, d’aider parfois à ses dépens, de croire en quelques êtres humains, de donner une chance. Ça demande beaucoup de force de se faire respecter par la douceur. Et non la crainte. De se faire remarquer sans gesticuler. De se faire écouter sans crier. Juste avec l’utilisation du vocabulaire, du sourire et du regard, les piliers du langage. Ça demande beaucoup de force de ne pas en user. D’assumer sa sensibilité. De la maitriser. Et en toute sincérité, malgré son penchant naturel pour la douceur, la jeune pousse n’y arrive pas à tous les coups. Ni avec tout le monde. Elle ne prétend pas être mère Thérèsa, Gandhi ou le Dalaï-Lama. Loin de là, en aucun cas. Parfois, la jeune pousse est dépassée par ses émotions. Elle en perd le contrôle. Ou la raison. Parfois, elle craque et hausse le ton. Et quand cela arrive, quand elle en est à ce stade-là, elle ne fait pas de cadeau. Pas de différence. Pas de pitié. Une fois à bout, déçue, révoltée ou trahis, elle désactive sa gentillesse, met sur Off sa tendresse et se transforme en machine sans âme. Parfois à juste titre parce que certaines personnes utilisent à mauvais escient la douceur et parfois non, dans ce cas-là, elle demande pardon. Mais, heureusement, ça lui arrive de moins en moins de se tromper en grandissant. La jeune pousse a pris de la graine ! Sans éteindre pour autant son âme passionnée, la douceur et la passion n’étant pas des opposées, contrairement à ce que l’on croit. Une fois de plus. La passion n’est pas toujours torturée, sombre, frontale, ravageuse, fatale ou mal exprimée. Elle peut être forte mais rester solaire, salvatrice, agréable, entrainante, constructive. « Suffit de » ne pas mettre en veille son intelligence émotionnelle et d’avoir bon fond. Ça demande beaucoup de force de choisir la communication aux reproches, de choisir la patience à la colère. C’est tellement facile de se mettre en colère. De gueuler. Ce pourquoi, les grandes gueules n’ont jamais attiré Chloé. Impressionné. Apeuré. A ses yeux, ils ne sont pas courageux. Car ce qui est courageux c’est oser dire ce qu’on pense calmement, c’est oser être en désaccord, c’est le contenu des phrases et non le volume ou l’agressivité de celles-ci. Selon elle, les grandes gueules manquent justement de caractère ou ils ont simplement « mauvais caractère ». Ce qui est complétement différent, bien qu’on les confonde souvent. Les gens nerveux n’ont pas les nerfs solides. Les gens colériques ont de petites limites. Ils se permettent d’être imbuvables. Impatients. Égoïstes. Exécrables. Ils manquent de bienveillance et de mental. Alors que les gens doux, eux, en ont beaucoup. Les gens doux ne sont ni naïfs ni trop gentils, ils possèdent une force de caractère inestimable. Incorruptible. Indétrônable. Indivisible. Et il serait grand temps de respecter et d’apprécier la douceur au lieu de mettre les gueulards en valeur.
Impossible non plus de présenter et de cerner Chloé, sans parler d’amour. Sans parler de ce sentiment qui donne des couleurs aux joues, qui tient aux os et au cœur, malgré les sauts d’époque ou d’humeur. Car oui, malgré un certain air froid venu tout droit de Sibérie qu’elle affiche parfois pour se protéger, pour dissuader les attaques, Chloé est une grande sentimentale. A ne pas confondre avec un cœur d’artichaut, elle utilise bien trop souvent son cerveau. Pour elle, cet organe au fond de la poitrine se gagne grâce à des actions multiples, à la sincérité des tripes et aux bénéfices du temps. Le sien est exigeant certes mais surtout immense, honnête, vaillant et loyal. Il ne craint pas de battre et même d’être battu. Il ne craint pas de s’attacher. De se couper en deux. Ou de se plier en quatre. Malgré sa prudence et sa pudeur, la jeune femme préfère encore se tromper que de ne pas essayer, souffrir que de ne rien vivre, avoir le cœur brisé plutôt que vide. L’amour en vaut la peine, dans tous les sens du terme. Elle mesure ses mots. Coûte que coûte, elle veut des étincelles, des électrochocs et des souvenirs sous la peau. Elle ne craint définitivement pas l’amour, quel qu’en soit le contenu et la forme de ses contours : familial, amical, platonique, réciproque, à sens unique, long, court, charnel, intellectuel, sexuel, spirituel, passionné, petit, grand. Bien au contraire. L’amour, surtout celui avec un grand A, elle le cherche, le trouve, l’entretient, l’alimente. Comme l’écriture, il a le don de la rendre vivante. Elle adore sa nourriture sucrée qui laisse un gout sacré dans la bouche. Elle adore cette grâce qui surgit en douce. En amour, elle essaye de se donner de la tête aux pieds, avec ses défauts et ses qualités, avec ses énigmes et ses clés. Et même si elle a toujours vu la vie en grand, elle ne veut pas d’un amour à la Shakespeare dont les tourments provoquent le pire, un amour théâtral incapable de s’épanouir. Oui, elle veut des sentiments puissants, une alchimie hors du commun mais par-dessus-tout, elle apprécie la simplicité du quotidien. Elle apprécie davantage les petites attentions que les grands voyages, les moments de complicité qui semblent anodins aux déclarations enflammées qui se contredisent souvent dès le lendemain. Elle apprécie aussi, au passage, le physique orientale ou méditerranéen : typé, grand, yeux noirs, traits fins, cheveux bouclés mi- longs remontés en chignon et fossettes qui se creusent sur les joues à chaque sourire. C’est précis mais, au fond, c’est surtout facultatif. Le physique reste un bonus. Une parenthèse. Ce qui a dans le cœur de la personne passe en tête. Chloé a bien conscience que l’amour réciproque est une chance. Un privilège même. Et pour qu’il ne se moque pas d’elle, elle accepte de relever son challenge. Elle se bat à la sueur de son front, à la force de sa tendresse et peu importe la souffrance que cela laisse. Elle sait encaisser comme personne, comme jamais, comme à la table de ce café.
La jeune femme jette un coup d’œil rapide au palier : 3ème étage. Ok. Puis, elle recoupe la connexion avec le réel et reprend le fil de ses pensées. A moins qu’elle ne devrait pas encaisser comme ça ? Que l’amour ne devrait pas être un combat entre le cœur et le cerveau ? A moins qu’elle soit en fait trop faible pour abandonner quand il le faut ? Car, parait-il, il est parfois plus courageux de rompre que de rester, se résigner que de s’obstiner. Surtout pour un caractère comme le sien qui a tendance à confondre lâcheté et sagesse à cause d’une fierté mal placée. Elle a besoin de temps avant de se reconnaitre insuffisante. Impuissante. Vaincue. Sa persévérance en perd-t-elle de sa vertu ? Surement. Celle qui adore les énumérations, les ajouts de synonymes, les multiplications de solutions, a du mal à se soustraire. C’est toujours à contrecœur que Chloé accepte les faits et la défaite, qu’elle choisit la rupture. Et c’est toujours le même contrecoup : elle culpabilise, à mort et à tord, d’être arrivée au bout de sa patience et de ses efforts avant d’avoir réussi à réparer l’autre corps. Ou la relation. Comme si elle n’avait pas relevé le niveau et le défi, comme si elle n’avait pas accompli sa mission. Un truc typiquement féminin, non ? En regardant autour d’elle, elle voit bien qu’elle n’est pas la seule nana à essayer de sauver l’humain d’en face, d’à côté ou d’en bas. Qui dit « culpabilité » ne dit pas pour autant « regret » puisque ses grandes décisions sont toujours réfléchies et assumées. Oui, la plupart du temps, Chloé sait où elle où met les pie… Soudainement, la scène se répète, sa tête se vide, son souffle se coupe, son trench vole : elle bute contre une marche et trébuche au 4ème étage, la tête encore dans les étoiles. Comme à son habitude, elle est maladroite, elle risque sa vie pour la lueur de la lune. De justesse, elle se rattrape à la rampe et accepte la dégueulasse vérité en serrant les dents : Pour l’instant, Dieu ne semble pas de son côté. Ni professionnellement parlant, d’où sa récente démission, ni sentimentalement parlant, d’où sa dernière séparation. D’où son cœur brisé, ses valises remplies à ras, son déménagement il y a huit mois. D’où cette colocation, rue des Martyrs, en plein Montmartre.
Chapitre 3, dimanche 22 janvier à 18h.